Les ponts entre le français et l'hébreu
- 6 mars
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Il existe des relations évidentes entre plusieurs langues. Par exemple l’arabe et l’hébreu, qui appartiennent à la famille des langues sémitiques, partagent un large vocabulaire et quelques règles grammaticales analogues. Cela dit, en raison de systèmes d’écriture et de prononciation différents, leur parenté n’est pas évidente à repérer pour un locuteur monolingue.
Il est bien plus aisé d’identifier des ressemblances à l’intérieur de la famille des langues romanes, ces langues dérivées du latin, qui englobent aussi le catalan et le roumain. Il va de soi qu’un touriste français serait bien en peine de comprendre une conversation en italien ou en espagnol s’il n’a pas étudié une de ces langues. Toutefois, s’il parcourait des yeux un quotidien local, il serait capable, presqu’intuitivement, de comprendre le contenu d’un article, ou du moins, il saurait « de quoi ça parle » : il est en effet plus facile de reconnaître une racine latine commune à l’écrit qu’à l’oral.
Mais quelle sorte de rapports pourrait-il exister entre une langue romane et une langue sémitique, entre le français et l’hébreu ? Du point de vue linguistique, aucun. Cependant, du point de vue historique, leurs locuteurs se sont trouvés en relation au cours des siècles. Il se trouve en effet que les contacts et les échanges entre les cultures peuvent aussi jeter des ponts entre les langues.
Ces ponts se construisent en premier lieu grâce à des emprunts. Ceux de l’hébreu au français sont généralement issus de l’Ancien testament. Ainsi, dans la traduction en grec de la Septante, la première occurrence du mot Éden est translittérée, comme s’il s’agissait d’un nom propre, alors qu’ensuite, le « jardin d’Éden », Gan Eden, est traduit par paradeisos, devenu « paradis » en français. Soit dit en passant, ce dernier terme est emprunté au perse, et il subsiste encore en hébreu moderne sous la forme de pardès, « jardin, verger ». Le français a aussi adopté le nom du plus jeune fils de Jacob, Benjamin, pour en faire un substantif. On pourrait encore citer deux termes liés au désordre et au vacarme : « tohu-bohu », issu du Tohou VaBohou de la Genèse, et « brouhaha », qui serait une déformation de la formule de bienvenue Barouh HaBa. Rappelons un dernier emprunt, cette fois au Nouveau Testament, qui a pris de faux airs grecs, « capharnaüm », en lieu et place de Kfar Nahoum, où la venue de Jésus a provoqué un mouvement de foule chaotique.
Les emprunts du français à l’hébreu sont beaucoup plus nombreux et sont en partie liés au rayonnement de la culture française au Levant à partir du XIXe siècle. Dans les années vingt du XXe siècle, par exemple, de nombreux artistes locaux se rendaient à Paris pour compléter leur formation auprès des maîtres de l’École française. Il est probable qu’ils ont contribué à introduire dans la langue hébraïque des termes propres aux techniques et aux pratiques du métier, comme Krakolour, « craquelure », Konntour, « contour », ou encore Katalog Rézoné, Vitraj et Vernissaj.
Pendant les années 60, de nombreux israéliens suivaient un cursus académique dans des universités parisiennes, qui constituaient un centre intellectuel en pleine ébullition. À leur retour au pays, le seul nom de Sorbonne ouvrait bien des portes. Avant que le tourisme international ne prenne son essor, ils rapportaient aussi dans leurs bagages le sens du « bon goût » de la culture française, et le vocabulaire afférent.
La contribution française est sensible aujourd’hui encore dans le domaine de la mode : on parle de tissu Plissé ou Chifonn, la production des grands créateurs de mode est dénommée Hott Coutour, « haute couture », et le terme Boutik, « boutique », a vu son sens se spécialiser pour désigner les services et produits de qualité à petite échelle.
Mais la francophilie a trouvé son domaine de prédilection dans les arts culinaires. On emploie couramment les termes suivants : Apéritif, Chèf, Chokolatièr, Gourmé, Kich, Krèm, Kroassonn, Pétifour… Les arts de la scène ne sont pas en reste, avec des mots comme Balèt, Inntertchatt, Jété, Dévélopé, Annsembel, Stsèna, Mizenstsèna, Vodvil…
L’Académie de la langue hébraïque s’efforce de remplacer le vocabulaire « importé » par de nouveaux mots en hébreu, mais sa réussite n’est que partielle. N’oublions pas que durant les premières décennies suivant la création de l’état d’Israël, le niveau de vie était si bas que toute mode ou toute nouvelle idée venant de l’étranger était auréolée de prestige (Prèstij). Dans un tel contexte, utiliser des mots en français dans la conversation était considéré de bon ton (Bonntonn), tout en suggérant une certaine familiarité avec le mode de vie français. Aujourd’hui, des expressions comme Déja Vou, « déjà-vu », Nouvorich, « nouveau riche », dont on a même tiré l’adjectif Nouvorichi, ou encore Avanngard, « avant-garde », sont entrés dans la langue courante. Il n’est pas certain que tous les utilisateurs de ces termes en connaissent l’origine, ce qui serait peut-être une preuve en faveur d’une intégration réussie…
llustration : Vue de Heidelberg, Jan Brueghel l'Ancien, ca. 1588-1589 (The Met Collection).

