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Une question de responsabilité

  • 2 mars
  • 6 min de lecture

Jusqu’où s’étend la responsabilité de nos actes ? La responsabilité privée, en tant qu’individu maître de son libre arbitre, et la responsabilité publique, celle de la personne qui exerce un mandat politique ?


Cette problématique a ressurgi après les attaques du 7 octobre 2023. Après la terreur et la stupeur est survenue la colère. C’est alors que j’ai lu un article publié par Zeruya Shalev dans le quotidien Haaretz le 19 octobre 2023. Lauréate du prix Femina étranger pour Ce qui reste de nos vies (Gallimard, 2014), l’écrivaine est bien connue des lecteurs français. Nombre d’entre eux ignorent certainement son engagement politique, aux côtés d’écrivains comme David Grossman ou Etgar Keret.

 

Au moment de lancer sa lettre d’accusation, Zeruya Shalev ignorait, comme nous tous, que Benjamin Netanyahou allait entraîner le pays dans une horrible guerre sans fin qui sèmerait la destruction, désolation et le deuil, non seulement dans l’enclave de la bande de Gaza, mais aussi en Israël. Contrairement au prophète Nathan, qu’elle évoque au début de sa lettre ouverte, elle n’a pas été écoutée. Comme une Cassandre au cœur brisé, j’imagine qu’elle a souffert lorsqu’on qualifiait de traîtres à la nation ceux qui réclamaient la libération des otages par la voie diplomatique et condamnaient l’emploi de la violence comme unique recours face à la violence. Au moment où elle écrivait, on pouvait encore espérer que les événements prendraient une autre tournure.


La lecture de cet article m’avait profondément remuée. J’ai alors entrepris de le traduire afin de le faire connaître à des amis francophones. Cependant, lorsqu’on m’a demandé le droit de transférer ce texte à des tiers, j’ai été assaillie de doutes. Il y a une nette différence entre se livrer à la traduction à titre privé, et permettre sa diffusion à plus large échelle alors que l’original ne m’appartient pas.


J’ai donc contacté le quotidien, qui a transmis ma demande à Zeruya Shalev. Celle-ci m’a directement écrit et elle m’a très généreusement autorisée à diffuser la traduction de son article. J’en livre ici l’intégralité. J’espère que ses fidèles lecteurs y reconnaîtront son ton si personnel.


Illustration : Caricature de Eran Volkovsky, Haaretz, 19/10/2023. Chapeau : « Déclaration imminente de prise de responsabilité ».

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Benyamin Netanyahou, cet homme-là, c’est toi !

 

Zeruya Shalev, Haaretz, « Opinions », 19/10/2023

 

 

« Cet homme-là, c’est toi ! » assène le prophète Nathan au roi David au cours de l’un des récits les plus poignants de la Bible. Nathan a conté au roi la parabole de la brebis, qui s’avère être un acte d’accusation : David s’est rendu coupable de fautes gravissimes – le meurtre et l’adultère. Au terme du réquisitoire de Nathan, le roi, bouleversé, reconnaît : « J’ai péché ».

« Cet homme-là, c’est toi ! », clament à présent des citoyens bouleversés à l’adresse du Premier ministre, depuis les hôpitaux, les maisons en deuil, les abris anti-missiles et les immeubles dépourvus d’abri, au sud, au nord et au centre du pays. Lui, il fait mine d’être sourd. Le cœur endurci, il passe outre aux accusations, promet qu’on « enquêtera », comme si ce n’était pas lui qui devrait faire l’objet d’une enquête, et il disperse à tous vents blâmes et insinuations malveillantes.

De quoi s’occupe actuellement son entourage, si ce n’est de faire porter la faute à tout un chacun ? Au chef d’état-major des armées et à l’armée, aux responsables du renseignement, aux opposants à la réforme judiciaire, aux ex-membres des services de sécurité qui ont soutenu les manifestants – et ses partisans vont même jusqu’à incriminer le désengagement de la bande de Gaza. Comme si ce n’était pas lui, avec son absence criminelle de prise de responsabilité, qui nous avait conduits au plus horrible désastre qu’ait connu l’État. Car c’était annoncé de longue date. Durant ces derniers mois, d’innombrables alertes ont été lancées, encore et encore. Les mises en garde se sont accumulées, l’une après l’autre. En vain.

Juste avant le vote à la Knesset en faveur de l’annulation de la clause de raisonnabilité, il a refusé d’accorder un entretien au chef d’état-major et aux généraux venus les avertir, lui et ses ministres, des conséquences d’une législation aussi brutale. Il a préféré se boucher les oreilles et fermer les yeux. Tel un possédé, il s’est obstiné. Il a parié sur le destin du pays comme s’il s’agissait de sa propriété, et non d’un trésor fragile dont il était le dépositaire et le gardien. Il était si préoccupé par l’annulation de la clause de raisonnabilité qu’il a refusé de voir les menaces tapies à notre porte.

De quoi t’es-tu préoccupé, Benyamin Netanyahou, depuis que tu as réussi à former ta coalition, toi qui as épuisé le pays par des campagnes électorales répétées, que tu as alimentées et saturées de calomnies, jusqu’à réussir à former le pire gouvernement de toute notre histoire ?

De quoi as-tu osé t’occuper, alors que tu étais à la tête d’un pays menacé ? De remodeler à ta guise la commission d’élection des juges afin de t’assurer de pouvoir échapper à ton procès, de dévaliser les caisses de l’État pour arroser des éléments séditieux et messianiques, de diviser et d’inciter à la haine, de nommer des affidés incompétents. Tu as autorisé les extrémistes à dicter l’ordre du jour de la Nation.

Car l’attaque actuelle contre l’État d’Israël n’a pas commencé le 7 octobre, mais bien le 4 janvier, quand le ministre de la Justice que tu avais nommé a annoncé en direct de quelle façon il entendait perpétrer un attentat contre la démocratie israélienne, lequel allait entraîner à sa suite un attentat contre l’économie, contre l’unité, contre la résilience et contre notre force de dissuasion. Qu’avez-vous fait, toi et tes ministres, ces neuf derniers mois, si ce n’est de vous acharner contre notre pays qui a déjà tant souffert. Vous avez perpétré un crime contre nos institutions, contre nos valeurs. Vous avez tenté de réduire en cendres notre déclaration d’indépendance. Vous nous avez tous pris en otages au nom de votre combat obscur, oiseux, narcissique.

Ce n’est pas le moment de faire de la politique, dites-vous, mais nous savons pertinemment de quelle façon, si vous, vous aviez été dans l’opposition, vous vous seriez jetés sur le gouvernement en place. Ce n’est peut-être pas le moment de faire de la politique, mais  il n’est que temps d’assumer ses responsabilités. Il est même presque trop tard pour ce faire.

Comme à la synagogue le jour de Kippour, toi et tes ministres devaient vous frapper le cœur et crier : « Nous avons péché, nous avons trahi, nous avons médit et calomnié, nous avons déformé, nous avons accablé, nous avons fauté avec préméditation, nous avons volé, nous avons menti et trompé, nous avons donné de mauvais conseils, nous avons dupé, nous avons insulté, nous nous sommes dévoyés, nous avons corrompu, honni, berné et abusé autrui ». Et la liste est encore longue.

Monsieur le Premier ministre, il n’existe pas de leadership sans prise de responsabilité. Se décharger de toute responsabilité est contraire à tout leadership. C’est une honte innommable.   Tu n’as pas le droit moral d’envoyer des soldats et des civils sacrifier ce qu’ils ont de plus cher, leur propre vie, sans que toi-même sois disposé à sacrifier ce que tu as de plus cher au monde – le pouvoir.

Tu n’as pas le droit d’envoyer des soldats à la guerre si tu ne déclares pas que tu reconnais ta responsabilité dans ce lourd désastre ; si tu ne t’engages pas à tirer les conséquences de ta conduite, après avoir tout fait pour obtenir la victoire. Il est de ton devoir d’annoncer dès maintenant qu’à la fin de la guerre, sans délai, de nouvelles élections auront lieu, afin que ton gouvernement défaillant se soumette au jugement du peuple, ce peuple qui, à l’inverse de toi, se dépasse littéralement depuis le premier instant.

C’est seulement alors que nous pourrons accorder confiance à la sincérité de tes intentions. C’est à cette condition seulement que tu pourras envoyer des citoyens risquer leur vie.

Est-ce que, comme le roi David, tu as besoin qu’on te raconte une parabole pour que tu comprennes la gravité de tes fautes ? La brebis a déjà été égorgée. Des familles entières ont été égorgées comme des brebis. Des enfants, des nourrissons, des vieillards, des jeunes gens dans la fleur de l’âge. Qu’est-ce que tu attends ?

 

 

Traduction : Sylvie Meyer

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