Aram, Rome et la loi
Les langues sont à l’image des hommes qui les parlent : elles naissent et se développent, elles ont des ancêtres, de vagues cousins, et parfois des descendants à travers lesquels elles se perpétuent longtemps après leur mort. Elles voyagent au gré des guerres, des colonisations, des déplacements de populations et des échanges commerciaux.
D’une manière semblable à l’anglais dans notre monde globalisé, l’araméen et le latin ont été parlés bien loin de leur culture d’origine, par des locuteurs dont ce n’était pas nécessairement la langue maternelle. Ils ont aussi survécu bien longtemps après que leur foyer a cessé d’exister en tant qu’entité politique.
L’Empire assyrien avait adopté l’araméen comme langue administrative, si bien que son rayonnement s’étendit à tout le Proche-Orient. Notamment sous l’impulsion des Juifs exilés de retour de Babylone, il détrôna l’hébreu en Palestine comme langue vernaculaire pour donner naissance au judéo-araméen. C’est cette langue qui va s’imposer pour les commentaires de la Loi dans le Talmud. Par la suite, de nombreux termes araméens ont été adaptés à l’hébreu au cours des siècles. On a de nouveau puisé dans les sources en judéo-araméen pour forger des mots inédits lors du renouveau de l’hébreu moderne.
Le latin n’a pas non plus disparu subitement à la chute de l’empire romain. Les langues romanes, dont le français, témoignent de l’évolution de la langue dans différentes zones géographiques. Comme dans le cas du renouvellement de l’hébreu avec l’apport de l’araméen, l’Académie française, dès sa fondation au XVIIe siècle, empruntait des racines latines pour créer de nouveaux mots.
Le latin et le judéo-araméen survivent dans les langues modernes sous forme d’expressions figées. La majorité des locuteurs qui emploient l’expression a priori ou likhora (à première vue) pour évoquer un fait non vérifié ne se questionne pas sur son étymologie. Bien souvent, de telles expressions, quelque soit leur origine, perdent leur caractère « étranger » au fil du temps.
Il est un domaine, cependant, où l’on utilise en abondance, et sciemment, le latin et l’araméen : le domaine juridique. En premier lieu pour des raisons historiques, car une partie de lois encore en vigueur aujourd’hui sont inspirées ici du Talmud, là des Codex romains. De plus, le fait d’avoir recours à des expressions figées issues de ces textes fondateurs permet d’obtenir un haut niveau de précision technique en très peu de mots. Enfin, la familiarité de l’auteur avec la langue ancienne suggère l’étendue de son érudition.
Partout, cependant, le temps poursuit son lent travail d’érosion et d’oubli. Combien de collégiens français étudient encore le latin aujourd’hui ? En Israël, il n’y a plus guère que les « docteurs de la loi » pour maîtriser correctement le judéo-araméen. Mais rassurons-nous, grâce aux juristes, d’une part et d’autre de la Méditerranée, ces deux langues ont encore un bel avenir devant elles…
