Un mois, pas plus
- 26 févr.
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Il y a quelques années, j’ai commencé à écrire des nouvelles que je faisais circuler entre mes proches. Une amie m’a convaincue de participer à des concours. Pourquoi pas ? J’ai arrêté mon choix sur un concours qui exigeait des textes très courts, 800 mots au maximum. Pour moi qui aime les contraintes, c’était parfait. Je n’ai pas eu de retour du jury, ma nouvelle n’avait pas dû leur plaire. En revanche, un peu plus tard, elle a été publiée par une revue confidentielle mais d’excellente facture, La piscine. J’en livre ici le texte intégral.
Illustration : Mizuno Toshikata, Outdoor Sketch, 1903.
Un mois, pas plus
Si l’on masquait la tour qui dressait son acier brossé à l’extrême gauche, par exemple en tenant la main ouverte le long du visage comme pour se protéger de l’éclat d’un projecteur latéral, on pourrait se croire à l’intérieur d’un tableau de Matisse. La chevelure en bataille des palmiers, les toits de tuiles rouges noyés dans la verdure, la mer qui scintillait au loin, ces bleus et ces verts, c’était tout à fait ça.
— Alors, qu’est-ce que vous en dites ?
Elle était sortie et se tenait à présent à mes côtés, sur la terrasse.
— J’aime beaucoup la vue.
— La vue est bien, c’est sûr, une vraie carte postale. Et l’appartement, il vous plaît ?
Elle parlait un français parfait qui, modulé par l’accent chantant du pays, résonnait comme une langue étrangère.
— C’est petit mais cela me conviendra.
— Vous savez, l’aménagement a été conçu pour un appartement de vacances. Le propriétaire consent à vous faire un prix si vous vous engagez pour un mois, mais pas au-delà. Dès le mois de juin, nous pouvons en tirer beaucoup plus à la nuit ou à la semaine. Vous n’avez pas l’intention de rester aussi longtemps, non ?
— Non, bien sûr. Pas aussi longtemps.
Nous réglâmes les formalités sans prendre la peine de nous asseoir et elle me remit les clefs en me souhaitant un bon séjour. Je me blottis dans la chauffeuse qui faisait face à la porte-fenêtre et j’attendis la tombée de la nuit.
Sous ces latitudes, il n’y a guère de crépuscule. On passe de la lumière aveuglante à l’obscurité la plus noire en un saut, sans préparation, comme de la vie à la mort. J’avais dû m’assoupir car lorsque je rouvris les yeux, la pleine lune ascendante traçait un sentier lumineux qui menait tout droit de l’horizon à la ligne jaune qui serpentait, en pointillés, le long du front de mer.
De la rue montaient des carillons de rires d’enfants qui surgissaient par salves d’un brouhaha de voix. On avait dû sortir des chaises sur le trottoir pour bavarder entre voisins, à la fraîcheur. On s’interpellait d’une fenêtre à l’autre, d’un seuil à l’autre. Aux intonations je devinais la moquerie et l’agacement, la colère et la joie, la curiosité et la bienveillance. J’étais un chiot qui, ignorant le langage des hommes, devine leurs intentions à une odeur, un frémissement de paupière, un pli de la bouche.
Un mois, c’était plus qu’il n’en fallait pour désapprendre les mots. Dorénavant il me suffirait d’acquiescer d’un hochement de tête, froncer les sourcils pour exprimer mon désaccord, hausser les épaules pour montrer mon indifférence. Du reste, je n’avais même pas eu besoin des rudiments de la conversation. En quelques gestes j’avais obtenu que le restaurant de l’avenue me livre un repas par jour, arrangement réglé à l’avance. Un épicier voisin avait noté la liste des produits que je lui avais désignés, sa femme me les apporterait tous les trois ou quatre jours quand elle viendrait faire un petit ménage. Une matinée à peine et j’avais tout mis au point à l’aide de mimiques, de sourires et de patience.
Un mois, cela suffirait pour réapprendre à voir et à entendre avant de faire le chemin du retour. En fixant les étoiles sans cligner des paupières, les larmes amoncelées façonnaient des tourbillons lumineux sur fond noir. Sous le soleil implacable de la mi-journée, le contour des feuilles s’effaçait, le vert se fondait dans le bleu, j’étais prise d’un léger vertige, le paysage devenait un assemblage de vives taches vibrantes. Je voyais enfin la beauté du monde par mes propres yeux.
Je l’entendais aussi. Je dormais rarement plus d’une heure ou deux d’affilée, dans la chauffeuse ou sur la chaise longue de la terrasse, jamais dans le lit, mais avant même d’ouvrir les yeux, je devinais au chant des oiseaux, au bruit de la circulation et aux voix qui montaient de la rue l’heure de la journée ou de la nuit. Le concert de la ville m’accompagnait à chaque instant, avec ses crescendos joyeux de l’aube et ses largos alanguis de l’agonie du jour.
Les patchs d’opium faisaient leur travail à merveille, lentement, inéluctablement. La douleur n’était plus qu’un brouillard lancinant qui me maintenait parfois éveillée.
Lorsque les mots auront disparu, lorsque j’aurai tout oublié de la peinture, tout oublié de la musique, lorsque je ne distinguerai plus qu’ombre et lumière, bruit et silence, comme un nouveau-né dans ses langes, je me traînerai jusqu’au lit, je m’allongerai, bien calée sur les coussins, et le visage tourné vers la porte-fenêtre, je viderai d’une lampée le flacon qui promet le sommeil éternel.
Un mois, pas plus. C’est ce que le médecin avait affirmé.
J’avais tout mon temps.
