La transparence des choses
- 24 févr.
- 2 min de lecture
Les romans de Vladimir Nabokov offrent rarement une intrigue palpitante. On les lit pour se perdre dans le labyrinthe de ses digressions, savourer le chatoiement multicolore d’un abat-jour sur une page, une apparition diaphane à travers une porte vitrée, un reflet dans un miroir.
Le personnage principal de La transparence des choses (1972), Hugh Person, est correcteur dans une maison d’édition. Il est envoyé en Suisse pour rencontrer un auteur qui lambine à livrer son dernier roman et discuter avec lui d’éventuelles modifications. Les échanges entre le correcteur et l’auteur sont truculents, tissés de renvois en trompe-l’œil et de traits d’humour sur les rapports entre l’œuvre et le romancier.
En lisant un passage décrivant le correcteur au travail, on ne peut que constater : voilà quelqu’un qui connaît son métier… Hugh Person lit deux fois la série d’épreuves. Une première fois pour « les fautes de typo », car « il valait mieux que le contrôle de l’œil précède le plaisir de l’esprit », et une seconde fois pour marquer « avec la plus extrême circonspection […] un point d’interrogation », afin de signaler à l’auteur « certaines particularités de style et d’orthographe, avec l’espoir que le grand homme comprendrait que c’était la grammaire, et non son génie, qu’il mettait en question ».
J’aime beaucoup la façon dont Hugh parle de « fautes de typo », ou de coquilles, en minimisant la portée de ces erreurs. Comme s’il disait : allons, ce n’est pas si grave, tout le monde fait des fautes d’orthographe, même les écrivains de métier. J’ai lu quelque part que Jean Giono, un véritable génie, lui, en faisait beaucoup. Sans aucun doute, ses éditeurs employaient des correcteurs aussi compétents que Mr. Person.
Il me semble d’ailleurs que, plus on est passionné par le contenu de ce qu’on écrit, emporté par le déroulement d’une argumentation ou la beauté d’une description, plus on est entraîné à négliger la forme. Certaines personnes parviennent à se relire avec détachement et se corrigent à la relecture, d’autres non. En somme, la grammaire ne constitue qu’un ensemble de normes, parfois arbitraires, dont le strict respect vise à éviter les confusions. La première étape du travail d’un correcteur consiste donc à traquer les « fautes de typo » afin d’améliorer la lisibilité du texte, pour le plaisir de l’œil.
Quid de la seconde étape ? En fait, à l’heure de la communication électronique quasi-instantanée, il peut y avoir une deuxième, une troisième, voire une quatrième étape, tant il est aisé de faire circuler le texte aller-retour entre le relecteur et l’auteur, avec des suggestions de correction ou de reformulation. Mais la relecture n’est pas une réécriture : elle s’attache à la cohérence stylistique de l’ensemble, lève les ambiguïtés, vérifie la ponctuation, l’orthographe des noms propres, et ainsi de suite. Elle reste à la surface du texte. Le correcteur propose, l’auteur dispose. C’est bien le sens des si délicats points d’interrogation de Hugh Person…
Illustration : Gustav Klimt, Nuda veritas, 1899 (détail), en couverture de l'édition Folio/Gallimard.